Un maudit français au pays des castors

L’Odyssée canadienne: Part 3

Vendredi 26 novembre.

Il y eut un soir, il y eut un matin… et l’étape fut Edmonton.

Le réveil est matinal. Je me suis mis en tête d’observer le lever du soleil. Après tout, le manque d’occupation sur le train me permet de me coucher tard et me lever tôt sans grandes difficultés.

 

 

Etape à Edmonton

 

Peu à peu le jour se lève sur la skyline de cette ville prospère.

A l’extérieur, toujours de la neige, toujours le froid. Plusieurs de mes compagnons de voyage s’arrêtent ici. Juste à côté de la gare située en périphérie de la ville, un jet privé atterrit sur le tarmac d’un des aéroports de l’agglomération (dont les pistes s’arrêtent à quelques dizaines de mètres de nous) non sans auparavant frôler nos têtes en vrombissant.

 

 

Au loin, la ville.

 

Avec les premières lumières, l’incessant jacquetage des rosbifs reprend, chacun y allant de sa petite histoire de retraité en manque d’aventure.

Il va falloir ruser pour profiter des moments de calme dans la voiture d’observation qui à n’en point douter vont se faire de plus en plus rares à mesure que les Rocheuses feront apparaître leurs reliefs enneigés.

Comme pour les autres grandes étapes précédentes, sortir d’Edmonton semble interminable et nous avançons lentement au milieu du labyrinthe mécanique, de tôles et d’acier des zones industrielles périurbaines.

Edmonton semble être une ville vivant avant tout des ressources pétrolifères de sa région. Sans aucun hasard, l’Alberta est la province la plus riche du Canada, notamment grâce au quasi-monopole canadien de l’exploitation des sables bitumeux, industrie cauchemardesque et à haut risque sanitaire détruisant à vitesse accélérée la vallée de l’Athabasca, sa beauté, sa faune, sa flore et bientôt ses populations humaines s’engraissant de manière insouciante de ce qui les poussera un jour prochain vers leurs tombes.

 

Ai aperçu un loup dans la plaine.

 

Peu à peu, les prairies enneigées du Saskatchewan font place aux forêts de conifères de plus en plus denses de l’Alberta, annonçant malgré elles les prochaines Rocheuses. Le paysage défile au son de Moriarty dans mes oreilles. Quelques chevaux, des troupeaux de bovins apparaissent sur la neige et ne sont déjà plus qu’un souvenir. Mais toujours le serpent d’acier continue sa course parfois chaloupée, parfois cahotante entre la neige et le ciel.

Pense-bête: apprendre à jouer de l’harmonica pour la prochaine fois.

 

De manière imperceptible, le paysage devient de plus en plus vallonné.

 

 

Les Rocheuses dardent leurs pics enneigés au loin.

 

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Escale à Jasper, Alberta.

 

Jasper, petite ville située au milieu d’un parc provincial.

L’entrée dans les Rocheuses est impressionnante et l’on semble rapetisser à mesure que l’on approche de ces masses enneigées. Une fois encerclé par les massifs rocheux, on peut observer de nombreux animaux tels que des daims à queue blanche ou des moutons sauvages (big horn sheep).

 

 

L'entrée dans les Rocheuses.

 

Nous nous arrêtons une petite heure à Jasper et la grande majorité des passagers nous quitte. Sans doute le reste du voyage sera plus tranquille.

 

Je ne sais si c’est la mentalité canadienne rigide ou seulement une partie du personnel de bord mais certaines exigences m’énervent plus qu’autre chose.

Un seul exemple: j’ai acheté, à bord du train, une bouteille de vin. Jusque là, rien d’anormal, bien au contraire. En ayant bu une partie dans la voiture d’observation arrière, il m’avait semblé déceler une certaine tolérance, chose logiquement normale pour un train de quatre jours où le bar reste ouvert quasiment sans discontinuer. Mon esprit français conforté par ces certitudes nouvellement acquises, je me rendais, ma bouteille dans une main et un livre dans l’autre, dans la cabine d’observation avant (la seule équipée de tables), espérant pouvoir déguster un verre de vin face aux Rocheuses en lisant – pourquoi pas – un peu de poésie.

 

 

C’était sans compter l’intolérance crasse régnant au Canada quant à la consommation d’alcool et de tabac. A peine ma bouteille posée sur la table, voilà le personnel de bord débarquant telle la cavalerie en m’affirmant qu’il est interdit de consommer. Ne cherchez pas la faille dans cette argumentation digne du plus trépané des créationnistes, elle est en elle-même un défi – ou une insulte – à la raison. Après tout, ne pas pouvoir boire sur un train ne serait pas en soi une surprise, même si je n’ai jamais rencontré de type de transport en commun au Canada qui n’accepte pas de boissons alcoolisées à son bord, exception faite des bus de ville. Mais y vendre librement de l’alcool et autoriser un passager à garder avec lui sa propre bouteille, pour lui refuser par la suite de la consommer… sado-masochisme? Vous appellerez ça comme vous voudrez.

A peine plongé dans ces réflexions colériques, voilà qu’une passagère, originaire de Calgary comme je l’apprendrai rapidement, vient prendre place dans la cabine. De fil en aiguille, j’apprends qu’elle est comédienne auto-proclamée. A peine mentionné le fait d’être français, je me retrouve avec son adresse, son nom et son site web dans les mains, le tout accompagné d’une proposition d’échange de résidence entre la France et le Canada. Elle a beau être aimable, son type de personnalité me parait… obnoxious et commence à me porter sur les nerfs. Je prie pour que son attention se porte sur autre chose que mon charme inénarrable, et que cette chose soit si possible située au delà d’un rayon de 10 mètres autour de ma personne, que je puisse m’empresser d’oublier les renseignements qu’elle a tenu avec tant d’insistance à me donner et ce, le plus vite possible. Une fois la tempête passée, j’en viens à m’étonner de ma propre surprise. Après tout, ne sommes nous pas (presque) sur la Côte Ouest?

Noeud au mouchoir: penser à perdre ma réserve européenne en arrivant à Vancouver. Histoire de retrouver les bonnes habitudes.

 

 

Peu à peu, le ciel auparavant dégagé se couvre et c’est dans des nuages de coton que nous traversons la première partie des Rocheuses. Malheureusement, le soleil se couchant tôt en cette période de l’année, la plus grande partie de la traversée se fera dans le noir.

 

 

Le musicien embarqué sur le train entame quelques chansons folks dans la voiture bar tandis que nous longeons Moose Lake, le lac le plus profond de la partie nord du Canada. Nous ne pourrons malheureusement pas apercevoir Mount Robson (environ 4000 mètres, le point le plus haut des Rocheuses canadiennes), perdu dans la brume. Autour de nous, le paysage perd toute mesure; des forêts de conifères sans fin nous encerclent et les pics neigeux des monstres de roches nous entourant disparaissent au milieu des nuages. Je finis par arrêter de prendre des photos; elles ne peuvent qu’à peine donner une idée de la magnificence de la montagne. Mieux vaut les regarder dans les yeux.

 

Moose Lake

 

Peu à peu, la nuit vient à nous et, ne pouvant plus lire, je laisse l’ivresse me cajoler de ses bras chauds. Demain nous serons déjà à Vancouver; il reste tant à voir pourtant et je vais passer une bonne partie de la soirée à écarquiller mes pauvres yeux afin de ne pas manquer un morceau de la forêt qui, inlassablement, galope à nos côtés dans la pénombre. Si seulement je pouvais descendre du train maintenant et me laisser envelopper par la nuit et les arbres centenaires. Sans doute serais-je perdu à jamais mais qu’importe; vivre dans sa chair la communion sylvestre vaut bien tous les sacrifices.


 

 

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Une Réponse

  1. granny

    il y a 25 ans, un matin de Noël, notre Jasper à nous, trouvait sa dernière demeure dans les vignes de Touraine ……….

    quel beau cadeau d’anniversaire pour pépé et pour notre Noël, cette « Part 3 »,au lyrisme qui donne presque la chair de poule

    à suivre

    décembre 23, 2010 à 8:00

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