Un maudit français au pays des castors

Mais… mais… pincez-moi… des nouvelles!

J’ai bien conscience de ne pas avoir donné beaucoup de nouvelles depuis mon retour dans la Belle Province. N’y voyez pas une quelconque malice de ma part, juste un peu de paresse et surtout beaucoup d’occupations administratives, mondaines ou tout simplement intellectuelles.

Je ne sais d’ailleurs plus trop par où commencer. Cela fait moins d’un mois que j’ai regagné mes pénates montréalaises et pourtant, pourtant j’ai l’impression que ça fait bien plus longtemps. Commençons par le plus trivial, ce sera plus simple. Mes démarches administratives se passent bien, ou presque. J’ai rempli la première étape de mes papiers d’immigration assez facilement, et j’ai reçu le Certificat d’Acceptation du Québec (CAQ, préliminaire essentiel à l’obtention d’un permis d’étude délivré par le gouvernement fédéral) peu longtemps après. J’ai donc fini de préparer mon dossier de visa, que je m’apprêtais à envoyer après avoir dûment payé les frais de dossier… oui mais ç’aurait été trop simple.  L’univers ne me pouvait pas laisser bénéficier d’une administration rapide ET de démarches aisées. Il faut croire que, comme la division par zéro, cet oxymore propre aux sociétés modernes aurait fait vaciller Atlas et sans doute déchiré le tissu même de l’espace-temps. Venons-en aux faits; j’ai, benoîtement, voulu me connecter sur mon compte canadien, afin de payer mes frais bancaires et remettre à flot cet accessoire presque indispensable à la vie civilisée. C’était sans compter sur le fait que la banque en question avait, la veille de mon arrivée, clôturé le dit compte. Sans s’informer au préalable de l’aspect judicieux de la chose, sans préavis ni même avis tout simple. Et comme, malgré le fait que les capitaux n’ont pas de frontières, il faut trouver cinq pattes blanches à un mouton et l’estampiller « immigrant officiel » pour ouvrir un compte dans les belles contrées canadiennes, me voilà face à un conundrum kafkaïen. Sans papiers d’immigration officiels, je ne peux ouvrir un compte au Canada, et sans ce compte, je ne peux pas régler mes frais de visa directement au Québec, ce qui aurait été d’une grande facilité. Me voilà à devoir régler les dits frais via la France, pour récupérer ensuite un reçu de banque française et le renvoyer à l’ambassade du Canada en France. Vive l’Etat capitaliste et ses contradictions inhérentes.

En dehors de ces péripéties administratives, je suis maintenant (presque) officiellement étudiant québécois. Il me reste à m’inscrire à mes cours de la rentrée, ce qui sera fait dans les prochains jours. Sans empressement néanmoins au vu des conditions actuelles à Montréal. Car vous en avez peut être entendu parler après trois mois de mobilisations quotidiennes: le Québec traverse à l’heure actuelle la plus grosse grève étudiante de son histoire et un mouvement social inédit. Dans la lignée des réformes ayant pris place en France et en Europe de manière générale, le Parti Libéral du Québec, en place depuis 2003, veut augmenter les frais de scolarité de plusieurs milliers de dollars sur une période de cinq à sept ans, afin, officiellement, que les université québécoises (les moins chères d’Amérique du Nord), conservent leur « compétitivité ». Or, pour conserver cette « compétitivité » et poursuivre la métaphore de l’éducation en tant que marché et marchandise, il convient d’endetter un peu plus les étudiants. Oui, endetter les étudiants. Laissez-moi vous narrer en quelques lignes la façon dont le système d’éducation supérieure fonctionne au Québec et prenez-en de la graine parce qu’en dépit du peu d’attention portée par les français à la réforme dite LRU qui a été implantée dans nos université hexagonales il y a maintenant deux ans, c’est ce qui vous attend, vous ou vos enfants. Les frais d’étude au Québec sont payés principalement par les étudiants eux-mêmes. Pourquoi? Parce que d’une part, beaucoup de parents ne peuvent assumer le coup financier de plusieurs années d’études supérieures et d’autre part, parce que les étudiants sont poussés à s’endetter. Il existe au Québec un système de prêts-bourses, qui veut qu’un étudiant souscrivant un prêt d’études auprès d’une banque verra ses intérêts pris en charge par la province du Québec jusqu’à la fin de ses études. Une fois le diplôme acquis cependant, la charge du remboursement du prêt et des frais qui y sont liés (taux d’intérêts) revient à la charge de l’étudiant. Outre le fait que ce genre de procédé plombe très fortement l’entrée dans la vie active des étudiants, il est également fortement inégalitaire; par exemple, un étudiant en médecine et un étudiant en sciences humaines paient au départ les mêmes frais de scolarité. Cependant, l’étudiant en médecine finira par payer une part beaucoup plus faible de ses études que l’étudiant en sciences humaines du fait d’un accès plus aisé à des financements; il aura également accès, à durée égale d’études, à un salaire de sortie bien supérieur, lui permettant de rembourser plus facilement ses prêts.

Or, plutôt que juger bon d’augmenter la participation provinciale dans le financement des universités (via, par exemple, une taxation accrue des compagnies minières qui depuis des années, via des mécanismes d’évasion fiscale et une collusion connue avec les milieux politiques, ne paient qu’une infime partie de leur dû, sous l’oeil protecteur et amical du PLQ), M.Charest et sa clique ont préféré charger la mule. Oui mais voilà, prendre les gens pour des cons passe un temps mais le PLQ n’en est pas à sa première péripétie. Embourbé dans des affaires de corruption avec le secteur de la construction depuis deux ans (je vous en parlerai un autre jour), son projet récent de privatiser un peu plus de la moitié du territoire québécois (situé au nord du 49ème parallèle) au profit de compagnies minières ne fait pas non plus l’unanimité. Jean Charest ne fait pas non plus figure de grand tacticien. Sans ses provocations à répétition, le mouvement étudiant n’aurait peut être pas tenu aussi longtemps. A croire même que les interventions de Charest dans les médias, envenimant le débat, auraient été calculées. En effet, deux mois après le début de la grève et en parallèle d’une forte répression policière, M. Charest, lors d’un congrès visant à caresser dans le sens du poil les futurs actionnaires du Plan Nord, a cru bon de se fendre d’une « joke » à l’égard des manifestants, expliquant que le Plan Nord serait une bonne façon de se débarrasser de cette opposition, en l’envoyant travailler dans le Nord (autant que possible). Rires dans la salle. L’idée du goulag n’a jamais été aussi drôle semble-t-il. Peine perdue pour M.Charest, il était filmé en direct ce jour-là et la colère qui s’ensuivit dans les rangs des manifestants eut pour effet d’empêcher le congrès en question de se tenir, même sous forte présence policière.
Quelques semaines plus tard, ce fut au tour de la ministre de l’Education et vice-premier ministre, Mme Line Beauchamp, mouillée elle aussi jusqu’au cou dans des affaires de corruption (cette fois-ci de financements illégaux en provenance de la mafia montréalaise), de se prendre les pieds dans le tapis en proférant des accusations ad hominem envers le représentant de la coalition étudiante majoritaire (la CLASSE), Gabriel Nadeau-Dubois. Elle essaya dans la foulée de faire signer, de force et à la va-vite, une entente entre les fédérations étudiantes et le gouvernement. Cette entente visait à échelonner la hausse des frais de scolarité sur 7 ans au lieu de 5… augmentant dans le même temps la hausse elle-même. Echec retentissant, Mme Beauchamp démissionne de toutes ses fonctions politiques (même locales) quelques jours plus tard. Dans le même temps se tenait le congrès du PLQ à Victoriaville, et qui se solda par des affrontements extrêmement violents entre la police et les manifestants. La violence, une fois encore à l’initiative de la police, eut pour effet de faire perdre un oeil à un jeune, une oreille arrachée à une autre, et une multiplicité de traumatismes divers et variés se soldant par des hospitalisations.

Pendant tout ce temps, des recours en injonction sont présentés au tribunal de la part des quelques étudiants qui désirent retourner en classe. Une injonction est un procédé par lequel le tribunal impose aux établissements scolaires devant lesquels sont organisés des piquets de grève, de s’assurer de la bonne tenue des cours. C’est souvent un échec, notamment du fait que le nombre des étudiants en cours étant variable suivant la conjoncture et le fait que les conditions d’enseignement sont plus que précaires étant donné l’incertitude sur le fait que le semestre puisse être mené à son terme, beaucoup d’enseignants estiment ne pas être en mesure de donner leurs cours.
Par conséquent, quelques jours après la démission de sa vice-première ministre, M. Charest décide de suspendre la session d’hiver (devant s’achever début mai) jusqu’à début août, afin soi-disant de pouvoir trouver une entente dans le calme, supprimant au passage la session d’été. Mais allez savoir pourquoi, alors que les injonctions sont maintenant caduques du fait de l’absence totale de cours dans les établissement en grève, le PLQ a trouvé bon de voter une loi spéciale (Loi 78, ou « loi matraque ») dont l’objet consiste à…. faire du respect des injonctions une responsabilité du gouvernement et non plus des établissements d’enseignement (en clair, ça donne: on envoie la police devant les écoles et si besoin on la fait tabasser quelques jeunes tenant une banderole). Les amendes pour « attroupement illégal » (est considéré comme attroupement illégal toute réunion non-déclarée de plus de 50 personnes) ou « entrave à la circulation » (si vous marchez sur la rue et non le trottoir) sont également décuplées (à savoir, si un policier vous arrête en manifestation – votre simple présence est désormais un délit dans la plupart des cas – vous écopez d’une amende de 650$, c’est-à-dire 500 euros). Autre mesure développée par la loi: il est maintenant obligatoire de fournir un trajet de manifestation à la police huit heures avant la tenue de la dite manifestation, sous peine que cette manifestation soit déclarée illégale; il est également interdit de porter un masque ou de se couvrir le visage durant une manifestation. Ces deux dernières mesures avaient déjà été ajoutées au règlement de la ville de Montréal après que trois jeunes gens aient placé trois malheureuses bombes fumigènes dans le métro de Montréal, une dizaine de jours auparavant (il va sans dire que les jeunes en question font maintenant face à des accusations de terrorisme; comme quoi, entre le 11 septembre et faire de la fumée dans le métro, il n’y a qu’un pas hasardeux que la droite québécoise s’est empressée de franchir). En tant que Français, ces nouvelles mesures ne me paraissent pas inhabituelles puisque c’est ainsi que l’Etat Français a pu harnacher un tant soit peu la grogne protestataire, en bureaucratisant énormément les luttes; mais pour un Québécois, cette loi spéciale est une atteinte grave à la Charte des Droits et Libertés, préambule à la Constitution de 1982.
Or, depuis le vote de cette loi (décriée par des associations de juristes, d’avocats, de spécialistes du droit comme étant anti-constitutionnelle et par conséquent risquant de ne jamais être applicable, le contrôle de constitutionnalité au Canada se faisant a posteriori – vous me demanderez des explications si vous ne comprenez pas), il ne s’agit plus uniquement d’un mouvement étudiant. Depuis environ un mois, une manifestation a lieu tous les soirs dans les rues de Montréal. Depuis le vote de la loi 78, ce n’est plus une, mais trois, quatre parfois cinq manifestations qui apparaissent spontanément dans les quartiers et marchent pendant des heures dans les rues, au bruit des casseroles sur lesquelles les gens frappent (en référence aux mouvements des cacerolazos chilien, argentin ou brésilien). L’opposition au gouvernement est maintenant massive et même la répression policière, de plus en plus forte, n’y change rien. Ce sont maintenant des gens de tous âges, de tous milieux, de toutes opinions qui se rencontrent, organisent des assemblées de quartier, descendent dans la rue au bruit des casseroles chaque soir pour se joindre aux cortèges sans cesse grossissant de montréalais en colère. On ne compte plus les témoignages de citoyens se disant tannés de la farce qu’est devenue la démocratie québécoise.

Je ne participe bien évidemment pas au mouvement, ne pouvant m’offrir le luxe de me faire arrêter, ce qui signerait sans doute le début de longues complications administratives, si ce n’est mon retour en France. Ce que je ne peux évidemment pas risquer.

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